Conférences en ligne - Entrevues - mp3 - Hebdomadaire - Association pour le Maintien d’une Information Indépendante : AMII
Conférences en ligne - Entrevues - mp3 - Hebdomadaire - Association pour le Maintien d’une Information Indépendante : AMII
Alain Garrigou est Professeur en sciences politiques, rédacteur au Monde diplomatique et co-auteur de l’ouvrage intitulé Manuel anti-sondages [1]. Il fait partie des chercheurs français critiques, à l’égard des usages politiques, des sondages d’opinion. Il est l’un des principaux spécialistes français du vote et des sondages et a créé l’Observatoire des sondages [2]. Chercheur critique, Alain Garrigou contribue à la compréhension des ressorts cachés de la domination.
Passerellesud : Pourquoi les sondages politiques sont-ils toxiques pour la démocratie ?
Alain Garrigou : Question radicalement posée mais pourquoi pas... Pour commencer, parce qu’il y a beaucoup trop de sondages et qu’ils finissent par obnubiler, par accaparer l’attention et qu’on ne peut pas réduire la démocratie à une « course de chevaux ». Or, manifestement, c’est bien ce qu’il se passe. Ensuite, certaines informations que livrent les sondages ne sont pas forcement intéressantes... Il y en a même qui ne le sont pas du tout et qui ne devraient pas intervenir dans les débats, notamment lorsque ce sont de fausses informations... Beaucoup de « choses d’opinion » n’existeraient pas sans les sondages et correspondent à un degré de réalité extrêmement faible. Les sondages produisent des artefacts, cela ne devrait pas exister (…).
Comment les sondeurs contrôlent-ils les journalistes ?
Contrôler est peut être un terme un peu fort, il faudrait plutôt parler d’échanges réciproques. Il ne faut jamais oublier que dans la plupart des cas, les sondages sont fournis gratuitement aux organes de presse (…). Il s’agit d’un échange de « bons procédés ». Le sondeur profite d’une publicité puisque son nom est publié dans les journaux et dans toutes les revues de presse. Il en va de même pour les journalistes puisque les tarifs publicitaires sont calculés aussi en fonction du nombre de citations dans la presse... Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que des pages fondées sur des sondages, sont des pages bon marché. Pour les journalistes, il n’y a quasiment rien à réécrire puisque les chargés d’études fournissent les notes de synthèse... Pour une presse qui n’est pas très riche, c’est une très bonne opération...
Pourquoi les sondeurs mentent-ils énormément ?
Ils mentent au sujet du système de défense des sondages, c’est à dire qu’ils ont intérêt à ne pas dire la vérité. Par exemple, lorsque les sondeurs prétendent publiquement (à la télévision ou sur d’autres supports) que les calculs de redressements [3] sont publics, il suffit d’interroger la commission des sondages [4] pour constater qu’elle refuse de les donner. Autre exemple, si on révèle publiquement que de plus en plus de gens refusent de répondre aux sondages, les sondeurs craignent que cela encourage encore plus la défiance des sondés, ce qui aurait pour effet d’augmenter le coût de production des sondages. Tout cela est vrai mais il ne faut pas le dire...
Qu’est ce qu’un régime d’opinion ?
Le « régime d’opinion » est une expression qui permet de se démarquer de la « démocratie d’opinion ». On pourrait penser que l’usage du sondage pourrait être l’instrument privilégié de la démocratie d’opinion, dans le sens de réaliser un questionnement régulier et utile des citoyens. Dans le régime d’opinion, le sondage régulier des citoyens sur tout et n’importe quoi ne contribue pas à la démocratie, tout en disqualifiant la raison et la compétence... Finalement, le régime d’opinion participe à rendre équivalentes l’ensemble des opinions, informées ou non (…).
Pensez-vous que nous sommes en démocratie ?
Concrètement, la démocratie est un régime ou le bien public peut être débattu par tous, c’est un régime d’égalité de principe et puis c’est un régime de compétition relativement loyal (…). Incontestablement les sondages contribuent à renforcer la ploutocratie, le rôle de l’argent, puisqu’on est avantagé si on est capable de les payer. Certains candidats n’ont pas les moyens de payer des sondages, d’autres les font payer par le gouvernement... De ce point de vue, cela ne favorise pas la vie démocratique (…) étant donné qu’un sondage ça ce paie, on peut supposer que cela favorise surtout ceux qui ont les moyens de les payer ■
Propos recueillis par Passerellesud média à l’Institut d’études politiques de Lyon.
http://passerellesud.org/Pourquoi-les-sondages-politiques.html
[1] Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre, Editions La Ville brûle, septembre 2011. ISBN : 978-2-36012-018-5 - 14 x 22,5 cm - 176 pages - 14 euros
[2] « L’Observatoire des sondages exerce une veille scientifique sur les différentes facettes des sondages, non seulement sur les aspects méthodologiques des enquêtes et des statistiques mais aussi sur leurs publications, leurs usages confidentiels et les commentaires politicologiques ou journalistiques qui en sont faits quotidiennement. »
[3] Le redressement est une technique qui consiste à pondérer les résultats d’une enquête pour corriger par exemple certains biais inhérents aux méthodes de calcule ou au méthode d’enquête.
[4] La Commission des sondages est chargée d’assurer le respect de la loi concernant la « qualité et l’objectivité » des sondages d’opinion publiés.
« Pour une civilisation sans monnaie »
Démocratie
0 5
Journalisme
0 5